« ON NE SE CONNAIT BIEN QU’A TABLE ! »

Nous ne sommes pas rassemblés pour lire l’Évangile ou l’écouter mais pour vivre l’Évangile. …

Pour comprendre les repas de Jésus et son dernier repas, nous devons prenons le temps de préparer un vrai repas, un repas fraternel à la manière de Jésus. …
Réfléchir à un repas qui ne soit pas une manière de se nourrir l’estomac et de dire n’importe quoi ou rien du tout à ses voisins de table, mais un repas qui soit un moment d’accueil ou de partage, où chacun se sait inviter par son nom, pour le compagnonnage et l’échange des joies et des peines et pour la fraternité.
Y réfléchir et puis le faire. Reconnaître réellement que le repas est le temps le plus important et le plus fort de la vie, de l’amitié, de l’espérance. Un signe visible non pas pour décoller vers l’invisible, mais pour le reconnaître et le manger, pour une communion charnelle. « On ne se connait bien qu’à table »…

Le repas, tous les repas,… sont des paraboles : tous les détails sont importants. Jésus en relève aujourd’hui deux, très simples, très concrets.

D’abord le choix des places. La première ou la dernière place, pour que chacun soit à sa place, ait sa place : ah le soulagement du maître de maison quand enfin tout le monde est assis et que personne ne tord le nez en découvrant sa situation et ses voisins ! A première vue, Jésus semble donner une leçon d’humilité, inviter à ne pas briguer les honneurs, à ne pas se pousser du col, à ne pas frimer, voire même appeler à s’écraser. ….

La question du choix des places est une question d’art de vivre, un appel à ne pas se mettre en avant, alors que nous sommes tous là pour accueillir et recevoir un don. Ne pas se mettre en avant, cela ne veut pas dire rester en retrait et ne rien faire : cela va sans dire, mais – par les temps qui courent – ça va nettement mieux en le disant. ….

L’art de vivre à la manière de Jésus, le Serviteur ; l’art de vivre c’est le service. Au Burkina Faso, dès que nous prenions une pioche ou un seau, nous les Blancs, un Noir se précipitait pour le faire à notre place, et l’on s’y habitue très vite ; entre nous ici, dans l’église, mais aussi dans toute la société bien sûr, est-ce qu’il n’y aurait pas des Noirs, et des Blancs qui acceptent les discriminations sans rougir ?

Or le repas selon l’Evangile et la vie selon l’Evangile, c’est la table où cette discrimination est abolie par tous et pour tous. A travers cet humble mot de service, c’est le grand choix chrétien tout entier qui nous est présenté : « Je ne suis pas venu pour être servi mais pour servir », dit Jésus, et nos existences quotidiennes proclament : « je ne suis pas venu pour servir mais pour être servi. »

Ensuite, dit Jésus, il y a le choix des invités. C’est un détail de la parabole sur lequel nous ne nous attardons guère, parce qu’on nous a enseigné une bonne esquive, une esquive historique et scientifique, une esquive exégétique ! C’est simple, nous, pauvres pécheurs, nous sommes ces boiteux et ces aveugles que Jésus est venu chercher en lieu et place de ces Juifs sûrs d’eux-mêmes et dominateurs et orgueilleux de leur religion momifiée ! Voire… Reprenons l’histoire au ras des pâquerettes, pensons à ceux que nous invitons chez nous pour un  repas du soir ou un dimanche à midi… Lequel d’entre nous n’a pas son petit monde bien organisé de gens qui se connaissent bien et qui se reçoivent les uns les autres suivant un cycle plus ou moins établi, avec un rituel sans surprise, sans mauvaise surprise, sans mauvaise manière, puisque l’on s’est choisi et recruté entre soi. Et sans doute cela est sympathique et naturel et légitime, mais l’Evangile bouscule ce contentement et nous interroge sur « les autres » (…) Jésus parle d’inviter les pauvres, les estropiés, les boiteux, les aveugles. … Que faisons-nous au moins pour partager et combattre les situations de misère et agir à la manière de Dieu pour la libération des pauvres, des estropiés et des aveugles ? …

Cette petite parabole pourrait nous conduire assez loin, si nous ne laissons pas dormir l’Evangile : c’est tout un programme de vie et tout un programme pour l’Eucharistie.

Extrait de Bernard GONNET   30 août 1986


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